L'enseignement français à l'étranger doit être préservé par l'Etat

Publié le par SES - Lycée Denis-Diderot - NAIROBI, Kénya

Panorama3lycee.jpgPrésent dans 131 pays, le réseau d'enseignement français à l'étranger accueille 250 000 élèves dans 461 établissements scolaires homologués par le ministère de l'éducation nationale. Piloté par le ministère des affaires étrangères, il assure une double mission de continuité du service public d'éducation au profit de nos ressortissants expatriés et de rayonnement de la langue et la culture françaises, puisque plus de la moitié des élèves sont étrangers.

Ce réseau est géré principalement par un opérateur public, l'Agence pour l'enseignement français à l'étranger et par la Mission laïque française, association à but non lucratif, qui a la responsabilité de 110 établissements. Cette complémentarité d'acteurs publics et privés est facteur de réactivité face aux demandes multiformes de scolarisation venant de communautés ou de grandes entreprises françaises et de familles étrangères recherchant une "éducation à la française".

L'enseignement français à l'étranger rencontre deux défis : il doit d'abord montrer sa compétitivité dans un environnement mondial fortement concurrentiel. La mobilité internationale s'impose, et, avec elle, de solides compétences linguistiques, considérées comme un élément essentiel des parcours de formation.

La reconnaissance internationale du cursus scolaire français est également impérative. Nous devons y remédier par un dispositif de "codiplômation", garanti par un enseignement résolument ouvert aux langues et cultures locales et nécessairement à l'anglais, dont l'enseignement doit être sans faiblesse. La Mission laïque, dont la devise est "deux cultures, trois langues", en fait une priorité d'autant plus forte qu'elle accueille 80 % d'élèves étrangers.

Certains pays, accueillant d'importants réseaux d'établissements français, affirment légitimement leur souveraineté en matière d'éducation. Nos écoles doivent prendre garde à être perçues non comme des substituts à leurs propres systèmes, mais comme des partenaires, disposés à coopérer par des partenariats pédagogiques ou la promotion de filières bilingues. Le second défi est la transformation radicale du modèle économique de l'enseignement français à l'étranger. Il reposait sur la répartition des charges entre l'Etat pour un tiers, familles et entreprises pour deux tiers ; la décision prise en 2007 d'accorder la gratuité aux ressortissants français a ébranlé le modèle. Le ministère des affaires étrangères estime le coût de cette mesure à 750 millions d'euros à l'horizon 2020, si elle est mise en oeuvre jusqu'aux classes maternelles.

La Commission sur l'avenir de l'enseignement français à l'étranger, mise en place par Bernard Kouchner en 2008, a estimé que la prise en charge des frais de scolarité, généreuse dans son principe, menaçait les équilibres financiers des établissements, car elle déplace la ressource publique vers l'aide aux familles. Or, cette ressource est rare ; les entreprises françaises commencent à supprimer leurs aides à la scolarité. Ce sont donc les familles françaises non encore bénéficiaires de la gratuité (celle-ci est, à ce jour, applicable au lycée) et surtout étrangères qui supportent des coûts en forte croissance.

Un double effet d'aubaine pour des élèves français qui n'en avaient pas le projet, et d'éviction des étrangers est déjà observable. C'est la mission de rayonnement du réseau qui est touchée. Conscients de cette dérive, les pouvoirs publics ont décidé un moratoire qui suspend la mesure dès le collège. Le président de la République a désigné deux parlementaires qui procéderont à une analyse d'impact de la mesure de gratuité. Il faudra qu'un régime unique soit appliqué à tous nos ressortissants, sauf à créer des situations discriminatoires, sources d'injustices et donc de recours en contentieux.

Dans ces conditions, il est urgent de revenir sur les recommandations de la Commission sur l'avenir de l'enseignement français à l'étranger, qui préconisait notamment d'encadrer la gratuité par le double plafonnement des revenus et des droits d'écolage.

Notre réseau scolaire à l'étranger ressent un profond besoin d'Etat dans trois domaines-clés : un contrôle renforcé du ministère de l'éducation nationale sur la qualité de l'enseignement ; l'assurance de disposer d'un nombre suffisant de titulaires dans toutes les disciplines ; la place et la compétitivité des certifications et diplômes français à l'international ; enfin, un système d'aide aux Français les plus démunis.

Ce périmètre régalien n'est pas la partie la plus coûteuse d'un enseignement à l'étranger qui a depuis longtemps appris l'autofinancement. L'Etat doit prendre ses responsabilités pour préserver ce réseau scolaire, atout unique pour notre diplomatie d'influence, dont le modèle inspire nos partenaires européens et américain.

 


Yves Aubin de La Messuzière est président de la Commission sur l'avenir de l'enseignement français à l'étranger (2008), président de la Mission laïque française.

Jean-Christophe Deberre est directeur général de la Mission laïque française.

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